3300kms à repousser le corps vers une défaillance, exigeant toujours plus, avec toujours moins. Le corps a une fascinante capacité d’adaptation dans des environnements hostiles. Après 9 jours d’efforts et 1h30 de repos, les manivelles absorbent plus que jamais la volonté de rallier l’arrivée, le dernier push, celui qui explore la capacité à creuser plus loin que l’établi. La Turquie en mire, le royaume du Kebab m’appelle.

Comprendre l’alphabet grec, c’est retourner sur les bancs d’écoles collégial et universitaire, revisiter le théorème de Pythagore (π), prendre le cap sur le bon Thêta (θ), me faire mâle Alpha (α), tester les chemins Beta (β), me protéger des rayons gamma (γ), électrifier les Omega (Ω), manger les feta.

Une costarde savoureuse de donuts m’accueille sur Kavala (καναλα). Flanqué côté orientale d’une forteresse des vents, impénétrable, dominant le climat quasi-désertique, repoussant la Turquie. Le podium se dessine tranquillement aux avant-postes, la nuit ayant été brève pour chaque coureur. Kristoff Allegaert déguste déjà ses premiers gelato à Cannakale, Neil Phillips transporte sa barbe vers une deuxième position devant un Mazon qui repousse ses limites, nosebleed en sus.

Le dernier push

James Hayden progresse en 4e position. Le britannique revient d’une infection pulmonaire au CP1, perdant une journée complète dans l’opération remise sur pied. Arrivé en 3e position à Clermont-Ferrand après 660km de course, il repart 200e suite à la visite d’un docteur et la prise d’antibiotiques. Sauf qu’après 9 jours, il opère une remontée utopique sur la 2e et 3e position près de Kavala.

Son élément déclencheur no.2 : Pris dans la noirceur de la nuit grecque, son fond de jante flanche, décolle sous la chaleur insoutenable, lui offrant le luxe d’une triplette de crevaison. À bout de butyle, la police rapatrie un James démoli au centre-ville, anéantissant toute chance de rattraper les hommes de tête.

Un an plus tôt, il survolait la 3e édition de la Transcontinentale à tombeau ouvert, menant la course avec près d’une journée d’avance sur la 2e position et éventuel gagnant Josh Ibbett. Petit détail, son cou n’opérait plus la fonction de tenir la tête. Il manigance un remède maison pour poursuivre l’aventure, mais est contraint à l’abandon, la douleur rampante descendant le long de sa colonne.

James Hayden sur la TCR no.3 – Shermer neck – Crédit photo : Blog Transcontinental Race

Il est sur le bord du gouffre, de la route, moralement détruit. La force mentale pour revenir de l’arrière, grappillez 196 position, voir le podium à bout portant, dévastée par un fond de jante. La route nous unis sur une vingtaine de kilomètre, partageant ex-aequo la 4e position jusqu’à la pause dîner. M’assurant qu’il est psychologiquement assez fort rallier l’arrivée, le combat solitaire contre les vents reprend cours sous un soleil de plomb.

La vitesse en vélo est une drogue. L’effort implicite de la vitesse, rentre dans mon mantra de toujours grinder sur le pédales, être accoté sur la bordure du threshold. Frapper le mur du son pour capturer des KOM Strava. Cependant, rouler à 15km/h en position aérodynamique, doit ressembler à nager dans un bloc de Jello. Chaque kilomètre emmagasiné est un recul moral. La Turquie hostile souffle sur la plaine Grecque. Jouer à la cachette est impossible.

Figé dans le temps comme un Gummy Bear

La frontière tout juste dans le rétroviseur, les drapeaux Turcs flottent fièrement pendant que mon pneu rabougri par le temps, se dégonfle. À 140km de ligne, une carcasse de pneu abusé, abdique à moins de 5h d’une 4e position certaine. James m’aperçoit sur l’accotement, débouté; ma dernière tube, neuve, portant toujours l’emballage d’origine, est troué. Le dot tracker s’éteint, les rêves s’envolent, le destin s’installe.

La loi de Murphy : Everything that can go wrong, will go wrong et c’est exactement ce qui fait la beauté de cette course. Il y a autant de coureurs que de destinés, bravées par la volonté de chacun de faire face à l’adversité. James apostrophé par un problème de fond de jante que tu ne vois qu’une fois dans une vie. Ma progression bousculée par un flanc de pneu dilaté de 3500km, qui accouche d’une péripétie en développement depuis la Macédoine, bombe qui explose, qui enrichit le vécu. Tu es poussé dans tes derniers retranchements, face à toi-même, devant le néant de l’impossible. La ligne d’arrivée est plus loin que jamais.

317.2km – 12h01 – 26.4km/h – 1992m

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