Mike Hall, directeur de course, n’a plus besoin de présentation dans le monde de l’effort solitaire sans support. Remportant et établissant des records sur le Tour of the Divide en vélo de montagne, ralliant le Canada au Mexique 4200km en 14 jours, pardon; le Trans Am, même principe que la Transcontinental mais avec une route prédéterminée; et la course autour du monde dont le moto est : « If you want a bigger race, find a bigger planet! ». Il a bouclé 77 jours, plus de 20 000 kms avec 300kms de moyenne par jour … Genre de Kristoff Allegaert (le gars qui va finir dans 15h quand je vais commencer ma journée) au carré. Une brute sympathique qui a voulu partager sa passion pour ce genre d’événement et qui récolte tranquillement le fruit de ce qu’il a semé.

Mike Hall – Picture Credit: Anthony Pease Photography

C’est lui essentiellement avec sa femme Anna qui sont les cerveaux logistique derrière la Transcontinental. Les points de contrôle servent à guider notre progression mais, et surtout, à nous faire voir des endroits, que nous ne verrions jamais autrement. Mike, attendant le groupe de tête, choisit des emplacements où il fait bon être, remplis de beau et de sérénité, de challenge également.

Le parc national du Durmitor, enclavé à l’entrée du Montenegro est une véritable forteresse inaccessible. En fermant les yeux, on pense rapidement à un monstre que la légende voit toujours veiller sur les parois rocheuses, voguant à la recherche de moutons perdus. Sanguinaire, le droit de passage est acquis au gré de l’effort, le relâchement amenant à la perte.
Le Montenegro, j’en rêvais depuis longtemps, fasciné par son nom rigolo, petit bout d’Europe aussi mystérieux qu’inconnu. Se retrouver au milieu d’un troupeau de vaches, l’une me donnant un coup de queue comme tape d’encouragement, la route frontalière est vraisemblablement louche. Le gradient augmente, le bitume cède sa place au caillou, pas du 0-3/4, de la bonne grosse roche, genre Obelix.

Le bon chemin ?

À deux reprises au courant de mes trips de touring j’ai dû marcher ma monture. Une fois en Autriche, dans un col de 5km @ 15% et la deuxième fois à cet instant précis. Le hamster qui tourne, qui croit pas que c’est le bon chemin. Le chemin se perd au-dessus des pâturages vierges. Ceux-ci voient galoper des hordes de chevaux sauvages, venant même jusqu’à courser avec ma monture. C’est surnaturel. Épique, indescriptible. Je me dis que personne n’aura choisi ce point de passage dépourvu de douane (erreur, beaucoup ont fait le même trajet, la nuit même!), croisant un fermier montant avec son Ford 1928 et me disant de monter à bord. Il va à 6 km/h, je vais à 5 km/h. Le temps de le remercier, sa ferraille disparait tranquillement derrière la montagne.
Monter le caillou en délicatesse, léger comme un gros léger, ça passe. Descendre le caillou, moins évident pour les crevaisons. Et comme par miracle après 500m à trouver les meilleures lignes pour garder la vitesse, le bitume réapparaît, me sourit.

S’en suit la descente la plus folle, belle, délicieuse, rapide, dangereuse, serrée, orgasmique de ma vie. Se demander si on a fait le bon choix et remercier ensuite le ciel d’être tombé sur cette route. Arrivé en bas j’aurais pu plonger directement dans le lac, comme quand on était jeune, pis qu’on mettait un jump au bout du quai pour jumper avec notre bécyk. Grand-maman finirait par dire : c’est pas bon pour le lac l’huile sur la chaîne. Mais le Lac Piva, c’est pas le Lac Blue Sea.

Le Lac Piva

Alleghe m’offre des meat pie remplies de réconfort avant de m’attaquer au Monstre du Durmitor, parcours de 50km accrochant des portions à plus de 2000m. La route est façonnée dans le roc, paroi perchée au-dessus de notre volonté offrant protection temporaire contre les rayons qui éclaboussent.

Au pied, je croise un autre cycliste, Peter Sandholt. Allo. Bye. À travers la montée, des processions avec des arbres à soulever et du monde déguisé, des steppes à perte de vue, des gens à cheval, comme mode de transport, la brume apparaît, les moutons se font congestion. Visibilité : 3m. Féerique, frais, froid, solitaire, spectaculaire. Je cherche des Pokemon, mais il s’agit du monstre de la légende, il restera gravé dans l’imaginaire.
CP4 Zabljak. 7e sur la route. La progression est excellente, absorbant les difficultés au début des journées afin d’être frais et ne pas trop les subir. La vallée m’attend avec des kiosques de miel à chaque virage, l’abeille étant vraisemblablement l’emblème du Montenegro. Tel un ourson vorace, la tentation d’arrêter dans chaque pot est très forte. Road must go on. No honey, no candy.

Le Montenegro, c’est le pays des Nuages. Un peu comme quand tu attrapes une queue dans Mario Bros 3 et que tu t’envoles pour marcher sur les nuages. Même combat. Sauf que c’est sur un vélo, avec pas de queue de castor, ni de salopette bleue. Les étoiles te donnent pas de pouvoir magique, mais t’envoie dormir et rêver à la princesse, protégé par Bowser (Durmitor). C’est comme un jeu vidéo, A+B gauche, droite. Arrêter manger un champignon pour grandir, ou de la caféine pour jouer plus, et des anti-inflammatoires pour que tes pouces usés continuent la danse.

Montenegro, Mario Bros 3, même combat

Exagérer avec deux pizza margarita à 2.5 euros chaque, format géant pour repartir vers un col qui bascule au Kosovo. La nuit vient de tomber avec une bruine, laissant ce dernier segment d’environ 70km dans une ambiance lugubre, la brume venant se mêler au suspense. Chaque automobile qui me croise me lance un appel de phare, m’indiquant la bienvenue dans les lacets qui atteignent 1800m. Rejoindre la plaine plus bas se fait à travers une descente technique de 10 kilomètres perdant 1300m de dénivelé dans l’opération. Mais je vois au loin le ciel explosé, une tempête se diriger vers la Macédoine, j’arrive à temps pour goûter à sa puissance. Un mur d’eau m’accompagne, froid, peur.
Frissons, tremblements, aucun abri, descente obligatoire. Je n’ai plus contrôle sur la situation, la peur s’empare de mon corps, cherchant à me réfugier. Subissant une descente presque à l’arrêt afin de rester sur mon vélo, des conditions de ‘take a kayak’. L’hôtel Athéna sur Peje accueillera ma détresse pour la nuit. Au moins, la dernière montagne est derrière. Le chemin est ouvert jusqu’en Turquie.

CP4 : 7 :14 :11
333km – 13h50 – 24.1km/h – 4960m

Clic sur la map pour voir la ride


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