Parcourir 3750km replié sur soi-même, pressurisé par la performance et le kilomètre, fait inévitablement remonter les caractères profonds qui nous caractérisent. L’impatience et le contrôle.

Partir sul gun, me blesser, me reposer, m’adapter, foncer, remonter, arrêter. Arrêter. Être statique. Ne plus avancer. Figer. Subir le temps. Précieux. La Transcontinentale est d’abord et avant tout une course. Une course dans laquelle tu courses, contre des gens, contre toi-même surtout. Être planté comme un poteau d’hydro, après 130h de vélo, 4h de la ligne… c’est l’éternité qui s’empare de chaque minute.

Iznogoud, mon hôte mercenaire

Mon hôte Iznogoud, mercenaire, voyant l’argent avant l’entraide, me réveille de ma torpeur afin de rejoindre Kesan, seule ville où la météo au butyle risque d’être clémente. Pour la modique somme de 35 euros, 20km sont parcourus sous les airs rythmés de baladi. Les enchères montent sur Google Translate pendant que notre ruée vers le butyle devient périlleuse, leur faisant perdre du temps de travail dans l’équation. 45 euros sir…!

L’impatience, le contrôle.

Fumant à travers le traducteur, mes nerfs se gonflent. L’hospitalité à grand coup de lires Turques (euros en fait). La seule boutique de la région ouvre ses porte à 10:00, 1h pour lâcher prise. La course n’existe plus. J’ai abandonné. Les coups de pédales féroces auront été vaincs. Je laisse tout aller. Je ne contrôle plus rien, laisse défiler le temps.
On parle, de politique, de l’attentat manqué en Turquie, du constat Occidental, du terrorisme, de religion (sur google translate). Il me montre sa femme, je lui montre mes proches. Le temps arrête, la course est morte. Le seul but qui m’allume est de rejoindre le fil d’arrivée. J’ai merdé. En même temps, le moment est riche. Il m’apaise, enlève l’agressivité, l’impatience, le contrôle.

Club des débrouillards

Au final, aucun pneu à l’horizon, seulement 3 chambres à air, appelant la fibre de la débrouillardise. C’est une bénédiction pourtant, une consécration. Juste 3 tubes, pas de pneus. Prêt à relever le défi pour remettre mon bolide en marche. Retour à l’hotel pour mendier sur les abords du bitume à la recherche d’alliés pour colmater ma brèche. Caoutchouc, strap, plastique… et hop! Le soleil éclate, mon enthousiasme aussi. Préparez le gelato, j’arrive.

Le tracker reprend vie après 15h d’arrêt, sans explication rationnelle pour la communauté qui suit mon évolution et m’encourage depuis le départ. Mon remède est inefficace. 2km sur la route et retour en mode solution sur la chaussée. Écrasé sur le bitume pendant 45 minutes à faire de la rétroingénierie de pneu, utilisant même une cannette de coke comme élément structurel dans l’opération. Aucun signe d’aide ou de vie qui veuille me porter un coup de main. 

Me disant à mainte reprise ‘’enwoye maudit ingénieur, réfléchis c’est le temps de faire qql chose de smart’’, mon bout de tissu parvient finalement à garder partiellement mon tube à l’intérieur du pneu et de reprendre la route. Précautions comme une danseuse de ballet pour éviter tout mouvement brusque, trou, gravillon sur la route. 130km.100km.80km. Le vent tourne. La vitesse augmente à 55km/h. Les kilomètres restants se comptent en lunch ride.

Il reste 1.5 lunchride. Pfouufff et re-Pfoufff. F*ck that. Plus rien ne tient à l’avant. 30km à rouler dans la route en construction sur un flat avant. Le cou ne tient plus la tête, les pieds qui ne ressentent plus l’effort, les genoux gonflés comme des melons d’eau, une entorse au doigt pour les changements de vitesse, la douleur est un mirage rendu si proche de l’arrivée. Le traversier m’attend.

Living the dream

Je viens de traverser l’Europe en 10 jours 19h. 12 pays, 3750km, 130h de vélo, 42 000m de dénivelé. L’EUROPE! Le finish m’attend pendant que la finalité de cette aventure s’empare de mes pensées. Les organisateurs, les 6e et 7e sont sur place pour me voir arriver à la marche avec mes histoires de pneus prêtes à justifier ce laxisme de 15h à la frontière.
Les 5 jours suivants auront été un festival de la crème glacée turque à répétition, tombé sur la limite de l’excès, suite à la privation.

Arrivée : 10 :19 :30
134.2km – 04h31 – 29.6km/h – 1036m

Clic sur la map pour voir la ride


1 Comment

  • Bravo Geoffroy pour ton aventure et tes récits impeccablement écrits, j’ai adoré te lire. Quel talent de cycliste et d’écriture.

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